Morgan Railane, gérant de CAPresse

Morgan Railane, gérant de CAPresse

"Nous voulons créer un rapport de force"

 

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CAPresse est une agence de presse fondée en 2010 par huit journalistes pigistes et une maison d'édition (Les Lumières de Lille). Elle n'a pas de locaux. Son siège se situe à Calais, où vit son gérant, Morgan Railane.  Basée sur un statut coopératif, cette entreprise appartient à ses 90 sociétaires et ses salariés, qui peuvent être journalistes ou non. Ses usagers ne sont pas obligatoirement sociétaires. Son fonctionnement : soit les pigistes apportent leurs idées et essaient de les vendre via CAPresse, soit CAPresse démarche à la place du pigiste, soit les médias contactent CAPresse en cas de besoin de collaborateurs.

Agence de presse n° 6391Z - Numéro de Code NAF

Morgan Railane, son fondateur et gérant, 44 ans, est journaliste pigiste spécialisé dans la presse économique et la news. Il enseigne à l'ESJ Grand Lille et à l'Université Catholique de Lille. 

Il répond à nos dix interrogations.

 

L'avis de la CFDT - CAPresse nous apparaît comme une bonne solution pour permettre à des pigistes de garder leur carte de presse et de cotiser, et nous saluons le courage de ces pigistes qui se sont mis debout. Ils font partie d'une génération de pigistes qui prend son destin en main. Nous sommes dans l'attente de voir si l'aspect "agence" va prendre son essor, tout en conseillant de continuer à travailler "en direct" pour toutes les collaborations qui fonctionnent bien. Pour l'usage de CAPresse, ne jamais envoyer le papier fait avant qu'il ne soit vendu.

 

 

 

CFDT Pigistes : Quel constat a amené à la création de CAPresse ?​

Morgan Railane : Les médias évoluent de plus en plus vers l'externalisation de leurs contenus, afin de réduire leur masse salariale. Comme la presse perd globalement de l'argent, elle doit réduire ses dépenses fixes. Aujourd'hui, il ne faut pas se le cacher : les éditeurs ont pour priorité de sortir de la loi Cressard, qui établit une présomption de salariat en CDI pour les pigistes. Ils ont de plus en plus recours aux droits d'auteur ou à l'autoentrepreneuriat ce qui n'est pas du tout satisfaisant voire illégal. Ce qui était hier marginal devient quasiment la norme. La conséquence, c'est que nombre de pigistes ont perdu leur carte de presse, cotisent moins bien, et perdent la reconnaissance de leur métier. On peut le regretter, mais la réalité, c'est celle là. En tant que gérant moi-même, je peux comprendre la difficulté des entreprises de presse de se conformer à la loi Cressard, même si j'y suis attaché en tant que journaliste et que nous l'appliquons bien évidemment. On ne peut pas continuer à se plaindre et voir la situation se dégrader sans rien faire.

 

CFDT Pigistes : Quelle solution proposez-vous ?

 

Morgan Railane : Nous avons créé CAPresse avec huit amis journaliste dont certains pigistes afin d'appréhender « intelligement » ce mouvement. Nous voulons continuer à être journalistes car c'est notre métier. Nous voulons être bien traités, être payés convenablement. Avec CAPresse nous sommes reconnus comme agence de presse, les pigistes qui passent par nous cotisent dans le cadre de la convention collective des journalistes à la pige. Ils accèdent à de meilleurs tarifs, car nous refusons de casser les prix, et nous les majorons régulièrement, pour compenser la précarité souvent inhérente au métier. Une entreprise dit ne pas pouvoir faire autrement qu'externaliser ? Qu'elle paye !

 

CFDT Pigistes : Le risque n'est-il pas d'entériner l'externalisation des contenus et ses conséquences négatives : perte de la relation d'un salarié avec son employeur, désengagement de celui-ci, qui peut mettre fin à la collaboration quand bon lui semble...

 

Morgan Railane : Certains nous disent que nous sommes les idiots utiles du patronat. Je vous assure qu'aucun d'entre nous ne rêvait de créer une entreprise, ce n'est pas notre métier a priori. Mais il fallait trouver une solution digne pour nous, les pigistes, même si c'est intellectuellement insatisfaisant. Je suis pragmatique. Notre relation avec les clients est commerciale ; hier, pigistes esseulés, notre relation dépendait du droit du travail. Le changement est radical. Mais e n'est pas parce que le droit du travail est plus favorable au salarié que ce dernier les défend au Prud'hommes… Notre agence n'a quasiment jamais eu d'impayés, nos salariés sont nos sociétaires, ils partagent les bénéfices. Dans combien de média est-ce le cas ? CAPresse s'acquitte de toutes ses obligations légales, ce qui n'est pas toujours le cas des médias. Cette année six de nos membres ont pu prendre un congé parental.

 

CFDT Pigistes : Peut-on vous assimiler à du portage salarial ?

 

Morgan Railane : Oui et non, car nous sommes une vraie entreprise de presse, et nous parlons contenu, valeur. Nous ne sommes pas une solution administrative. Nous refusons sans état d'âme les tarifs trop bas. Le pigiste qui veut travailler pour un tarif d'esclave - et il y en a beaucoup, soyons francs - n'a pas sa place chez nous. Beaucoup reviennent vers nous après avoir créé leur autoentreprise, souvent dans l'urgence, pour ne pas refuser une commande. Les plus jeunes, même sortants d'écoles, ne sont pas du tout informés, et pas armés pour faire valoir leurs droits. Leur rêve pour certains, c'est d'être publiés, à n'importe quel prix. Nous déconseillons d'ailleurs fortement aux pigistes de quitter une bonne relation de salariat classique avec un employeur pour passer par nous, sauf si cela s'assortit d'une forte hausse des tarifs. Quand une collaboration de pige classique roule, autant la garder, pour bénéficier des devoirs de cet employeur. Nous sommes pragmatiques et encourageons tout le monde à l'être.

 

CFDT Pigistes : Voyez-vous un bon côté à l'externalisation des contenus ?

 

Morgan Railane : La relation salarié-employeur normale est une relation d'autorité. L'employeur impose un tarif, le pigiste ne négocie pas ; ou si peu... Avec nous, les entreprises parlent avec une entreprise. Il n'y a pas le côté négatif de la relation de subordination. L'équipe support démarche des publications, et permet au pigiste de se concentrer sur son travail. Plus le pigiste s'occupe de son travail éditorial plus il le valorise. Nous commençons à financer des  sujets et reportage à l'étranger. Une de nos pigistes rentre de Chine où elle a enchaîné les sujets. Cela a été rendu possible car nous avons obtenu des commandes à partir de ses synopsis. CAPresse permet aussi à des employeurs aux besoins ponctuels d'avoir accès à un large panel de profils. A nous tous, nous parlons 14 langues par exemple ! Chacun de ces pigistes n'aurait pas la possibilité d'une telle vitrine. La valorisation des ressources humaines a de beaux jours devant elle.

 

CFDT Pigistes : Vous êtes une entreprise de presse, mais certains de vos clients non. Est-ce une façon de contourner les règles de la carte de presse ?

 

Morgan Railane : CAPresse est une agence de presse qui vend ses contenus à différents types de clients (éditeurs de presse et autres). Comme la réglementation le lui permet : c'est le ratio 51 % du chiffre d'affaire avec des éditeurs de presse et le reste avec d'autres types de clients. Les Publicitaires seuls nous sont interdits. Nos niveaux de collaboration avec les entreprise de presse sont largement supérieur aux autres clients. Toute agence de presse travaille avec d'autres clients que des entreprise de presse. Il n'y a rien d'étonnant à cela

 

CFDT Pigistes : Quelques chiffres pour décrire le succès de CA Presse ?

 

Morgan Railane : Depuis sa création, plus de 200 personnes y ont eu recours au moins une fois. L'année dernière, 40 journalistes étaient salariés. Nous sommes de passer de 28 à 90 sociétaires l'an dernier (certains ne sont pas des usagers mais soutiennent le projet). Nous sommes passés de 50.000€ de chiffre d'affaires la première année à 500.000 € prévus pour 2016. Tous nos clients sont restés, et nous avons augmenté notre volume. Comme nous n'avons pas de locaux, et donc peu de frais, notre marge est très réduite. Plus de 90% de ce que nous facturons retourne chez les pigistes, en salaires totalement chargés et dividendes. Il y a aujourd'hui 5 salariés sur des fonctions supports pour la comptabilité, le commercial et la gestion financière. Je suis gérant bénévole, et pigiste comme un autre. Le but, c'est la redistribution maximale et les projets collectifs

 

CFDT Pigistes : CA Presse peut-il être une solution pour ceux qui pigent pour la presse étrangère ?

 

Morgan Railane : Oui. Nous avons parmi nos clients Le Soir (Belgique), Ruptly TV (Allemagne), ou Russia Today. Ils ne connaissent pas la pige et demandent des factures. Grâce à CAPresse, ces pigistes perçoivent un salaire et peuvent faire rentrer ces collaborations dans le calcul pour leur carte de presse française. Certains médias français faisant appel à des pigistes français à l'étranger, pourraient théoriquement les payer directement en salaire mais ne le font pas. Pour éviter le travail au noir, ils peuvent passer par nous, même si cotiser aux caisses en France sera pour certains à fonds perdus. L'an dernier, nous avons même établi un contrat de droit anglais pour une pigiste qui cotise en Angleterre. C'est atypique dans la profession, mais ce n'est pas si compliqué.

 

CFDT Pigistes : Vous avez créé aussi CA Prod, CAP Com, vous commencez à racheter des médias...

 

Morgan Railane : Un pigiste peut vouloir faire du documentaire, écrire des livres... Nous nous sommes dits que nous pourrions être présents sur l'ensemble de la chaîne de la valeur et avons lancé en 2011 CAP Prod. Nous travaillons avec des chaines régionales comme 8 Mont Blanc et Grand Lille TV.  Nous sommes aussi entrés au capital d'un magazine de parentalité, L'enfant et la Vie, pour soutenir le projet de deux sociétaires de l’agence, qui sont majoritaires dans l’entreprise de presse créée pour l’occasion. Avant, c'était un client. Sans cela, il mettait la clé sous la porte. Nous y avons cru et nous le finançons à hauteur de nos moyens. Reprendre ou participer à des médias nous intéresse dans la mesure ou nous leur vendons nos contenus et où ils correspondent aux profils de nos pigistes. Nous venons de créer CAP Com, une société de communication (du rédactionnel pour des sites essentiellement) et de régie publicitaire. Tout cela forme une convergence d'intérêts : à partir du moment où les pigistes et les médias vivent sur la même chaîne de valeur, notre intérêt est qu'ils aillent bien. Notre profession, par ignorance, ne s'occupe pas beacoup d'économie, et a tendance à penser que c'est aux patrons de créer de la valeur. Chez CAPresse, l'entreprise appartient à tous les sociétaires et salariés. Tout le monde participe à la création de valeur s'il veut en retirer.

 

CFDT Pigistes : Pour finir, faut-il espérer que perdure le journalisme pratiqué à la pige ?

 

Morgan Railane : Il faut des pigistes ! Ils sont une chance pour la presse, car ils ont un pied en dehors des rédactions, et tout en s'inspirant de la ligne éditoriale, ils apportent de la fraîcheur. La pige, c'est aussi l'indépendance, la liberté. L'aléatoire peut avoir quelque chose de grisant, comme l'aspect commercial, être tenu à se vendre. Il y a un plaisir à faire du "one shot" de temps en temps. La pige est parfaite pour tous ceux qui aiment travailler seuls, tout en contribuant à des projets collectifs. Mais je suis bien conscient qu'elle n'est pas faite pour tout le monde.